Affronter le virus

16 Juillet 2020

Pau : affronter le virus à l’aveugle Par Sophie Carbonnel Sud-Ouest Dans un monde où le contact est proscrit et où les terrasses s’étendent, les déficients visuels perdent leurs repères. Deux non-voyants racontent.La conversation est ponctuée d’une voix digitale que Gérard Caillet essaye d’étouffer entre ses mains. " 17 heures ". Pour les personnes atteintes de cécité, comme ce responsable de l’antenne Valentin-Haüy de Pau, les quatre autres sens ont un rôle majeur.

Photo de l'article du Sud-Ouest avec Gérard Caillet et Régine Jackson
Depuis la mi-mars, les malvoyants et non-voyants ont perdu l’un des plus importants, celui du toucher. L’épidémie de coronavirus a compliqué le quotidien déjà bien périlleux des aveugles. À l’heure où on doit se tenir éloigné les uns des autres, au moment où les terrasses de bars s’étalent sur l’espace public, comment font-ils pour se repérer ?
 
Suite à une maladie dégénérative, Gérard Caillet et l’une de ses adhérentes, Régine Jackson, sont aujourd’hui tous les deux quasiment non-voyants. Le 16 mars, lorsque la France se confine, ils sont frappés plus violemment par l’état de sidération. " On ne pouvait sortir qu’une heure, et non accompagnés ", se souviennent les deux Palois.Il faudra attendre entre deux et trois semaines pour que leur condition soit prise en compte. " C’est simple, je ne sortais plus, raconte Régine Jackson. En temps normal, on sort quand même moins que les valides. Être confiné, au début, c’était moins pénalisant pour nous que pour les autres. Mais c’est vrai qu’au bout de deux semaines, c’est devenu pesant. " Fin mars, des arrêtés gouvernementaux font des exceptions pour les déficients visuels. " On pouvait être accompagnés, et il n’y avait plus de restrictions horaires pour tous les handicapés. Nous n’étions pas obligés de remplir l’attestation de sortie. "
 
Régine Jackson a la chance de vivre avec un voyant, son compagnon Alain. Ce n’est pas le cas de Gérard Caillet qui est très autonome. Il sait que le confinement a pu avoir des effets dramatiques sur les personnes seules et non-voyantes.
 
 
À la permanence de l’association Valentin-Haüy, le téléphone n’arrêtait pas de sonner. " Beaucoup se sont sentis isolés. Du jour au lendemain, les aides ménagères ne venaient plus, on ne leur relevait plus le courrier, plus de ménage, plus d’assistance pour les courses. Tous les rendez-vous médicaux étaient annulés. L’association a appelé les gens seuls et âgés régulièrement pour prendre des nouvelles. Des bénévoles allaient les voir. Pour certains, ça a été une période très dure. "
 
 
L’angoisse du bus
 
Celle qui s’est ouverte au déconfinement, le 11 mai, n’a pas été plus simple. Cheminements et marquages au sol illisibles, plexiglas érigés, terrasses de cafés qui s’étendent… Gérard Caillet prend le bus tous les jours. " Pendant le confinement, on devait monter à l’arrière, on ne voyait donc plus le conducteur qui, très souvent nous aide, nous trouve un fauteuil de libre. Avant, on lui disait de nous indiquer l’arrêt, ils attendaient qu’on soit assis pour démarrer. En montant par l’arrière, on ne pouvait pas l’atteindre. C’était très angoissant de prendre le bus. " Régine Jackson sourit. " Ça m’est arrivé de m’asseoir sur les genoux de quelqu’un ! "
 
 
Dans les files d’attente, " on ne peut pas savoir si on est proche ou pas des gens, les plexiglas gênent, on ne sait pas où se trouvent les trappes ". Les marquages au sol n’existent pas pour les non-voyants. " Chez nous, le toucher, les mains, elles sont partout, constate Régine. Maintenant, il faut faire plus attention, se nettoyer plus souvent au gel ou au savon. "
 
 
La canne blanche est plus qu’une aide, c’est un outil. " Heureusement, les gens sont toujours très conciliants. Ils continuent à nous donner le bras. " Régine Jackson et Gérard Caillet attrapent le coude, des fois, l’épaule. " Mais c’est vrai, on ne sait pas si ces personnes portent ou non le masque… "
 
En ville, les terrasses ont doublé de volume. Sur le boulevard des Pyrénées, Alain, le compagnon de Régine, constate que les passages sont toujours bien dégagés. " On a déjà l’habitude de contourner les terrasses encombrées. Avec la canne, on suit naturellement la corniche, et les tables n’y ont pas été installées. C’est bien. "
 
 
" Faire partie du monde "
 
Mais dans d’autres rues, plus exiguës, les pièges se multiplient. Alain en a fait l’amère expérience. " Au bout de la rue Gachet, l’espace est occupé par des tables et des chaises. Il ne reste qu’un tout petit bout de trottoir pour passer entre les terrasses et les voitures stationnées. En aidant Régine, j’ai glissé et je suis tombé. Je me suis vraiment fait mal. "
 
 
D’habitude, et encore plus dans ces circonstances, les non-voyants fuient les cafés. "Il n’y a pas trop d’intérêt pour nous d’aller boire un verre. Il y a trop de contraintes, pour trouver une chaise libre."
 
Plusieurs mois après cette épreuve du confinement et du déconfinement, les deux Palois sont loin d’être découragés. Ils tirent un bilan philosophe et rationnaliste de cette période.
 
 
" Notre vie est déjà très contraignante, on doit s’adapter en permanence. Le confinement, c’est dérisoire. Pour ceux qui sont fragiles psychologiquement, cela a été un véritable traumatisme. Mais on ne peut pas tout résoudre. Aujourd’hui, nous sommes équipés de smartphones et d’ordinateurs vocaux pour ne pas être isolés et faire partie du monde. Par comparaison, quand on perd brusquement la vue suite à un accident, il faut en moyenne trois ans pour s’adapter. Il y a tout un monde à redécouvrir. On s’habitue, c’est ainsi. " Moins vaut rage que courage.
 
Source et crédit photo SUD-OUEST - Retrouvez cet article sur la page du journal